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© Jaguar Arte 2019

Art naïf en Europe et en Amérique Latine : de Henri Rousseau à Noé León

Noé León. Henri Rousseau. Deux noms qui brillent du même éclat au firmament de l’art naïf ; seules les rives de l’Atlantique et un siècle séparent ces deux géants, véritables icônes dans leur pays respectif.


Pour preuve, l’historien de l’art Germán Rubiano dit de León qu’il est “l’unique grande figure du primitivisme colombien, surtout en raison de l’authenticité de son œuvre”. Pour devenir cette unique grande figure naïve colombienne, León s’est avant toute chose inspiré de la vie quotidienne colombienne et de l’écosystème caribéen, plus particulièrement de celui de Barranquilla et du département de l’Atlántico, mais aussi des œuvres de Rousseau, comme il l’a dit sans détour dans plusieurs interviews.



Forêt tropicale avec des singes, Henri Rousseau 1910

Rendija en la Selva, Noé León 1966

Les deux œuvres reproduites ci-dessus, respectivement intitulée Forêt tropicale avec des singes et Rendija en la Selva, démontrent l’indéniable filiation entre les deux peintres mais aussi la volonté de León de s’inspirer du grand maître français et non de le copier.


Cette volonté d’affirmation est visible à plusieurs niveaux, depuis la prolixité des détails à l’utilisation appuyée des couleurs chaudes. Dans Rendija en la selva, la composition fait apparaître une extrême variété des espèces animales et végétales représentées, moyen efficace de traduire la grande diversité de la faune et de la flore caribéenne. Par ailleurs, quand Rousseau donne l’impression de vouloir nous transmettre sa vision imaginée du paysage tropical ; il ne faut pas oublier qu’il n’a jamais voyagé et ne connaît ces espèces qu’à travers des planches de dessinateurs consultées aux Galeries Lafayette, León, lui, nous propose une vision de la réalité et de paysages qu’il a vus, contemplés, devant lesquels il a ressenti des émotions, qu’il retranscrit sur la toile. Rendija en la Selva, illustre parfaitement cette tendance et nous ouvre une fenêtre sur la biodiversité caribéenne. L’emploi répétitif du jaune et du orange, notamment, vient souligner la luminosité, la beauté et l'exubérance du paysage, tel que nous le verrions en ouvrant cette fenêtre ou alors, à travers les yeux de León lui-même. Ainsi, il est possible d’avancer que si León propose une vision idéalisée, parfois à la limite de la réinterprétation onirique, de la réalité qu’il observe, Rousseau projette ses conceptions imaginées dans la réalité.


Le Rêve, peint en 1910 consacre cet imaginaire et montre un retour évident à la nature, qui apparaît clairement comme le cadre de vie de l’être humain, fait mis en évidence par l’espace que les fruits, les fleurs et les animaux occupent dans la composition.


Le rêve, Henri Rousseau 1910

L’être humain, symbolisé par une femme nue prénommée Yadwigha, semble rejeté mais joue en réalité un rôle aussi important que la nature ; les contours sont renforcés par un liseré lumineux et le bordeaux du dossier du sofa font ressortir son corps rosé, au milieu de toute cette verdure, via un habile clair- obscur. Semblable à une Ève installée sous l’arbre du péché, elle semble retrouver son paradis perdu.


Noé León, quant à lui, montre un intérêt tout particulier pour la représentation de la vie quotidienne de Barranquilla et de l’écosystème caribéen, notamment représenté par la forêt et le fleuve Magdalena, tel que l’illustrent Ruta Barranquilla Bolívar (1970) et Barco el Adelaida (1968). Á travers le traitement de scènes de la vie quotidienne de Barranquilla et de ses environs, León renforce donc cette tendance à vouloir affirmer son style marqué par le parti pris chromatique et le mouvement, une sorte de marque de fabrique qui rendrait son œuvre immédiatement reconnaissable, comme celle de n’importe quel grand maître. Il fait ainsi honneur à la longue tradition des peintres amateurs colombiens, dont les premiers représentants exerçaient leur art au XVIème siècle, grâce à l’exubérance et au caractère coloré de ses œuvres qui rendent ces dernières accessibles, faciles à comprendre, de véritables livres d’images fixant sur la toile l’environnement tropical.


Barco el Adelaida, Noé León 1968


Contempler un tableau de Noé León revient à vivre une véritable expérience sensorielle, à ouvrir la fenêtre qu’il nous offre sur Barranquilla et les Caraïbes. Dès lors, la chaleur caribéenne vous envahit. Progressivement, la vapeur et la moiteur vous colle à la peau, embrume votre vision. J’ai moi même expérimenté cette sensation, alors qu’en sortant de mon hôtel, décidé à explorer les rives du Magdalena, je recevais la chaleur caribéenne en pleine figure, une claque de celles qui vous invitent à vous abandonner à la beauté pure. Cette beauté même que León capture d’un seul coup de pinceau. Les caprices du temps ne lui ont pas permis de rencontrer Rousseau mais gageons que si la rencontre avait eu lieu le maître français aurait vu en lui un digne représentant du primitivisme et aurait été honoré de poser pour la postérité aux côtés du “Rousseau Colombien.”


Antoine Troccaz