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© Jaguar Arte 2019

Geómétries Sud, du Méxique à la Terre de Feu à la Fondation Cartier

L’exposition Géométries Sud, du Mexique à la Terre de Feu ne pouvait pas trouver meilleur écrin que les locaux de la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain, sis au 261 boulevard Raspail Paris XIVème, phare architectural où la géométrie de l’espace est sans cesse questionnée et partenaire des artistes latino-américains. Forte de cette expérience et convaincue que l’Amérique latine s’affirme comme un pôle majeur de la création artistique, la Fondation a mis sur pied cette ambitieuse exposition réunissant près de 250 œuvres réalisées par 70 artistes originaires de 12 pays et pensée selon la logique suivante : explorer la diversité et la richesse de la création en Amérique Latine et offrir un nouveau regard sur l’appropriation de la géométrie dans l’espace. C’est pourquoi, elle a décidé de mettre à l’honneur le style néo-andin, combinaison des codes géométriques propres aux communautés indigènes précolombiennes et des couleurs éclatantes des costumes cérémoniaux aymara, et d’accueillir le visiteur avec l’œuvre de son représentant majeur : Freddy Mamani, artiste bolivien audacieux et controversé auteur de réalisations architecturales audacieuses. Grâce au style néo-andin, les bâtiments signés Mamani sont l’incarnation même du syncrétisme et du métissage.


Freddy Mamani

La surreprésentation du Brésil dans l’exposition, présentant à lui seul plus de 30 artistes, nous fait rappelle au refuge de milliers d’européens et de juifs fuyant la seconde guerre mondiale et le nazisme, parmi eux de nombreux artistes, le pays abritant la plus forte population indigène, et la région d’Amérique latine la plus étudiée par les scientifiques, toutes disciplines confondues, a permis que le Brésil développe une réflexion approfondie sur la géométrie de l’art et de l’espace, à même d’assurer son leadership au sein de l’exposition.



A primeira missa, Luiz Zerbini

Parmi les œuvres brésiliennes les plus impressionnantes, car elles démontrent à la fois la maîtrise d’une large gamme chromatique et une appropriation certaine de l’espace, les toiles de Luiz Zerbini et Beatriz Milhazes se détachent tout particulièrement. Qu’il s’agisse de A primeira missa ou São Cosme e Damião toutes deux cueillent le visiteur en pleine contemplation, emprisonnent son regard ; leurs formes géo-circulaires et leurs couleurs vives ne lui laissent aucune chance de passer son chemin et d’ignorer leur appel.



São Cosme e Damião, Beatriz Milhazes


Claude Lévi-Strauss

Autre force des œuvres de Milhazes et Zerbini, l’allusion à une vision ethnique de l’espace et des formes ; les nombreuses arabesques et détails géométriques observables dans leurs compositions font référence aux peintures corporelles des Kadiwéu, peuple indigène habitant l’état brésilien du Mato Grosso du Sud. L’incroyable complexité graphique de ces peintures corporelles fièrement arborées, mais aussi de céramiques remarquablement exécutées, a toujours fasciné scientifiques et artistes, tout au long du XXème siècle. Ces motifs géométriques, loin de remplir une simple fonction décorative, traduisent avant toute chose la cosmogonie des Kadiwéu et leur vision des relations sociales.


Ce véritable kaléidoscope de formes et de couleurs constitue un exemple assez révélateur du cheminement que la Fondation semble proposer au visiteur, très probablement marqué par des référents européens et français, sur deux niveaux : le pousser à remettre en question son rapport à l’espace et son peuplement et à s’enrichir au contact de visions différentes. D’ailleurs, la mise en scène des oeuvres a également été travaillée pour servir ce propos. Depuis les pigments colorés qui explosent sur les toiles, en passant par les blocs de granit fièrement dressés et les plaques de verre et les charbons nécessaires à la fixation des différentes photographies ethnographiques présentées, toutes les œuvres appellent le spectateur à prendre conscience de leur minéralité.


Martin Gusinde

L’ensemble de ces oeuvres nous mènent à nous faire comprendre que, du Mexique à la Terre de Feu, l’art assume cette fonction primordiale de bâtisseur de l’espace et des formes, architecte de son propre environnement. Les peuples et les périodes discutent face à face, les formes et l’espace se réinventent, se colorient, se conjuguent à tous les temps. Passé, Présent, Futur, tout est accepté, du moment que le dialogue et l’échange peuvent laisser libre cours à leurs passions créatrices. Dans l’écriture de cette relation, Lévi Strauss et la France ont joué un rôle déterminant. Sans les travaux du pionnier de l’anthropologie jamais personne de ce côté ci de l’Atlantique n’aurait pu connaître d’aussi près les cultures et traditions des communautés indigènes du Brésil, entre autres. Encore moins, si la France n’avait pu compter sur les infrastructures scientifiques et culturelles pour agiter les consciences et faire partager, au plus grand nombre, le fruit de ces recherches. Dès lors, La Fondation Cartier pour l’Art Contemporain, d’une certaine façon, perpétue cette tradition de création, de remise en question, de recherche.


ANTOINE TROCCAZ